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Saint-Valentin est-il chrétien? Ou quand les Arabes cultivaient l’art d’aimer…

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Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur   Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.

Avec Noël ou Halloween, voici, avec la Saint-Valentin, une autre fête à vocation internationale qui a de plus en plus le vent en poupe sous nos cieux. Fleuristes, restaurateurs, pâtissiers, parfumeurs… peuvent bien se frotter les mains. Les amoureux, ou présumés tels, ne peuvent plus faire l’impasse sur une telle célébration. Mais les Marocains ont-il attendu Monsieur Valentin pour fêter l’amour? Comment les Arabes ont-il cultivé l’art d’aimer? Qui se souvient que ces rudes bédouins se sont faits les hérauts incontestés de l’amour «‘odrite», pur et platonique, placé parfois même au-dessus des tentations charnelles et loin de portée, en tout cas, des calculs mercantiles des marchands du temple d’Eros.

Mais fermons les yeux pour atterrir dans la voluptueuse Arabie du temps où les hommes mourraient de trop aimer…

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Nous sommes ainsi projetés dans la période pré-islamique pendant laquelle les poètes rivalisaient en prouesses poétiques, dans le grand marché de «Okâd», faisant accrocher les plus belles compositions, transcrites en lettres d’or, sur les murs de la Kaâba, d’où leur nom d’El-Mu’allaqât (Les suspendues).

C’est l’âge d’or de la Qacida, ode épique à rime unique, composée de manière conventionnelle, telle une symphonie ayant pour prélude l’amour, souvent perdu, avec notamment pour symboles significatifs dans ce milieu nomade, la description d’Al-Atlâl ou les vestiges des campements désertés de l’aimée. Surgissent alors, tels des mirages, des noms mythiques, comme celui d’Imrou’ al-Qays, prince-poète et aventurier volage dont voici traduite par J.J. Smith, son invitation à saisir l’insaisissable fuite du temps: «Arrêtons-nous et pleurons au souvenir d’un être aimé/

Et d’un campement aux confins de la dune/Entre Dakhoul et Hawmal/D’elles s’exhalait le musc comme la brise/Du matin chargée d’un parfum d’œillet/L’amour, alors, fit jaillir des larmes qui coulèrent/Sur ma gorge jusqu’à mouiller mon baudrier…»

Comment ne pas citer également le héros chevaleresque, ‘Antara ibn Chaddad, noir cavalier du désert, épris de sa cousine ‘Abla, érigée quasiment en objet de culte, à laquelle il dut faire oublier ses origines et sa couleur héritée de sa mère, servante éthiopienne, en redoublant de bravoure guerrière.

D’autres noms demeureront pour la postérité, tels que Zouhayr ibn Abi Salma, ‘Amr ibn Kalthoum, Labid ibn Rabia, Tarafa ibn al-Abd ou Nabigha Doubyani… avec leurs plaisirs d’évocations symboliques, leurs imageries poétiques et leurs fantasmes érotiques.

Avec l’avènement de l’Islam, se développe peu à peu dans le milieu socio-culturel hijazien, un esprit courtois et une poésie à la fois réaliste et sensuelle auprès des nombreux genres existants. La femme n’est plus une abstraction éthérée, tandis que la poésie d’amour, dite El-ghazal, s’érige désormais en genre poétique à part entière et non plus comme un simple prélude galant (dit Nassib). Un de ses dignes représentants à cette époque est Omar ibn Abi Rabiâ qui exalte sa passion, jusqu’à s’écrier dans un lyrisme et une musicalité intraduisibles: «Il n’y a pas d’amour au-delà de mon amour. À moins de sombrer dans le suicide ou la folie.»

Même un poète comme Hassan ibn Thabit, considéré comme le poète du Prophète, commençait son ode par le ghazal ou hymne à l’amour.

Sous les Abbassides, dont la capitale est Bagdad, précisément avec les premiers califes éclairés Haroun ar-Rachid, Al-Mamoun ou Al-Moutawwakil, nous assistons dans ce milieu citadin raffiné, à l’épanouissement, aux côtés du courant conservateur, d’un genre anti-conventionnel, exhalant la thématique de l’amour et de l’ivresse. Souvenons-nous d’Abou Nouwas et de son libertinage bachique ou de Omar Kayyam, chantre des plaisirs, bravant les interdits, jusqu’à oser proclamer dans ses célèbres Rouba’ïyat (ou Quatrains): «Quel homme n’a jamais transgressé Ta loi, dis/ Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis?/ Si Tu punis le mal que j’ai fait par le mal/ Quelle est la différence entre Toi et moi, dis?».

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Avec le règne des Omeyyades de Damas, l’amour ‘odrite, virginaliste et platonique, prend une tonalité nouvelle. L’identité de certains poètes était inséparable de celle de leur aimée. Tel était le cas de Jamil Bouthayna, issu de la tribu des Béni Odra, lesquels «mourraient, dit-on, quand ils aimaient».

Que dire de Qays Layla, rendu fou d’amour, au point de porter le nom de «Majnoun Layla». «Les gens disent que je suis fou/ Obsédé par son image/ Par Dieu, je le jure/ Je ne suis ni fou ni ensorcelé/ De l’amour de Layla/ Par Layla je me suis soigné/ Tel buveur de vin/ En buvant encore plus.»

Il serait trop fastidieux de décortiquer ici les écrits d’Al-Akhtal, d’Al-Farazdaq ou de Jarir, ainsi que tous ces rhapsodes qui ont glorifié l’amour pendant le règne omeyade.
Avec l’effondrement de cette dynastie, l’indépendance du califat d’Andalousie, et surtout le règne des roitelets des principautés, la poésie elle-même se débarrassa progressivement du carcan rigide du poème classique oriental. Elle céda la place à des genres nouveaux, de composition strophique musicale, d’inspiration populaire: d’abord le Mouawachah, puis le Zajal (probablement né à l’époque almoravide), de langues respectives, classique et dialectale.

A la fin du Xe et au début du XIe siècle, se signalent en Andalousie, des poètes de qualité égale aux Orientaux, comme Ibn Zaydoun qui chante son amour pour Wallada dont le salon littéraire était renommé. Mais c’est incontestablement Ibn Hazm, grand penseur, théoricien du langage, théologien, moraliste, juriste et historien, qui se démarque, entre autres ouvrages (près de 400 en tout), avec son célèbre livre de jeunesse et traité sur l’amour et les amants, intitulé «Tawq al-Hamama» (Le Collier de la Colombe).

Il y expose un code d’amour sur la base de son expérience personnelle auprès des femmes qui lui ont appris, dit-il, le Coran, la poésie et l’écriture. Ce code d’amour est adapté, selon Lévi-Provençal, à la théorie courtoise qui sera en vogue un siècle plus tard avec les troubadours du Midi de la France.

L’amour chez Ibn Hazm devient aussi vital que la respiration, spontané, non prohibé par la religion. Soumettant le plus fier des hommes, il adoucit le caractère, mais peut aussi se transformer en «mal accablant», rappelant le fameux duel des troubadours mêlant «joy et dolor».

Ce «catéchisme de l’amour courtois» et cette poésie galante arabo-andalouse eurent des influences certaines sur la courtoisie française et sur le «fin’amor» des troubadours du Midi de la France. Parmi les premiers d’entre eux: Guillaume IX, duc d’Aquitaine, seigneur licencieux et esprit insoucieux, qui composa ses premiers poèmes entre 1100 et 1127. Cercamon était un pauvre hère dont le sobriquet signifie «celui qui court le monde». Jaufré Rudel, prince de Blaye, chanta, quant à lui, son amour au loin pour la comtesse de Tripoli qu’il n’avait jamais vue et dont il avait entendu parler par des pèlerins d’Antioche; tandis que Bernard de Ventadour, fils de serviteur, amoureux de la vicomtesse, est chassé pour cette raison du château pour aller chercher protection auprès de la belle Aliénor d’Aquitaine...

Une polémique est née, à partir du XVIIIe siècle, autour de l’origine de la lyrique des troubadours d’Occitanie. D’au-tant que cette poésie était en contradiction totale avec la condition sociale de la femme, ayant pris rang dans des genres littéraires populaires comme les fabliaux ou les chansons de geste, avec les préoccupations de l’époque, davantage marquées par la guerre, et la morale austère des pères de l’Eglise qui réservaient à la femme une place subalterne.

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D’aucuns ont cherché à trouver dans cette poésie une influence latine, notamment avec Ovide et son «Arte Amandi», pourtant inconnu des troubadours. Sans oublier que la littérature latine antique n’a de place que pour le désir charnel, à part en ce qui concerne les sentiments portés par des femmes comme Phèdre ou Médée. D’autres y voient une influence religieuse, ne serait-ce que sur le plan de la forme, puisque le culte de la Vierge est plus tardif. Quelques-uns y trouvent des équivalences romanes, bien qu’elles soient antérieures au XIIe siècle. Mais beaucoup notent la ressemblance frappante, tant au niveau de la forme que du fond, avec la poésie arabe, largement antérieure. Parmi eux, au XVIIIe siècle: le père Juan Andès qui insiste sur l’influence arabe sur la rime et le mètre des troubadours, appuyé par Joaquim Pla ou par le bibliothécaire Girolamo Tiraboschi.

Cette théorie, privilégiant la thèse arabe et la large communicabilité entre les deux mondes, sera reprise au XXe siècle par des historiens et médiévistes de la trempe de Menendez Pidal ou Garcia Gomez.

Marque de l’attractivité d’une civilisation, cette courtoisie n’est pas un simple genre littéraire, mais un art de vivre, un courant philosophique et un idéal éthique. Son fondement qu’est l’amour courtois est donc passé de l’Orient, à l’Andalousie et, de là, au pays d’Oc, influençant la Catalogne et les Italiens jusqu’à Dante, tandis que le nord de la France, plus prude, et ses trouvères en langue d’oïl, favorisèrent l’éclosion en Allemagne des chants d’amour appelés Miunesaügen…

Il va sans dire que l’aire de diffusion de cette poésie arabo-andalouse inclue le Maroc riche également de son patrimoine culturel amazigh avec notamment son chant d’amour, dit Izli.

Le Mouwachah et surtout le Zajal y sont également des genres vivaces; tandis que le répertoire du Melhoun, postérieur, d’influence bédouine, ne manque pas de poèmes ayant pour thème l’aimée. Rappelons-nous juste du célèbre «Ghzal Fatma», immortalisé par Haj Houcine Toulali.

En conclusion: un diamant dans son écrin a-t-il plus de valeur, en ce jour de Saint-Valentin, qu’un poème immortel, qu’une conduite amoureuse exemplaire et qu’une conception moins matérialiste et moins ponctuelle de l’amour?








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